Comment vivre mieux dans un monde de plus en plus chaotique ? En substituant la recherche de robustesse à la recherche de performance, propose le biologiste et philosophe Olivier Hamant dans ce court essai paru en 2023. (Psst : découvre tous mes articles « Morceaux choisis » dans la rubrique Inspirations)
Arrêtons de viser toujours plus d’optimisation et de performance. Choisissons au contraire d’être moins fragiles, plus robustes, pour mieux nous adapter à un monde qui fluctue de plus en plus. Voilà ce à quoi Olivier Hamant nous invite. Voici les principaux passages que j’ai retenus de son message !
La robustesse : la réponse opérationnelle aux turbulences du monde
« Les rapports scientifiques convergent pour qualifier le XXIè siècle : il sera fluctuant. Notre seule certitude, c’est le maintien et l’amplification de l’incertitude. Face à ces turbulences, le contrôle, l’optimisation ou la performance nous enferrent dans une voie étroite très fragile. La robustesse – c’est-à-dire maintenir le système stable malgré les fluctuations – est la réponse opérationnelle aux turbulences. (…) La robustesse se construit d’abord sur l’hétérogénéité, la redondance, les aléas, le gâchis, la lenteur, l’incohérence… bref contre la performance. Le basculement vers la robustesse inverse tous les paradigmes de notre temps et nous aide à quitter le monde du burn-out. Sans regret. Tout un (contre-)programme. » (p.3)
« Nos villes, nos campagnes, mais aussi notre travail, nos organisations, nos vacances… tout est aménagé pour augmenter l’efficacité (atteindre son objectif) et l’efficience (avec le moins de moyens possibles). Nous sommes devenus une civilisation de l’optimisation généralisée. » (p.4)
Le culte de la performance : toujours plus de consommation, toujours moins de liens
« C’est certainement un des plus grands paradoxes de notre monde toujours plus interconnecté : nous multiplions les modes d’interactions, mais notre compas pour dessiner l’avenir n’a jamais été aussi canalisé et pauvre en liens. La performance nourrit le réductionnisme et s’en abreuve. » (p.6)
« Les gains d’efficience permettent des économies à court terme, mais l’attractivité qui en découle induit la prolifération des usages, crée de nouveaux besoins et, au final, conduit à une consommation globale plus importante de ressources. » (NDLR : on appelle cela l’effet rebond ou le paradoxe de Jevons). (p.7)
« Un des effets rebonds les plus systémiques est certainement à venir. Avec le développement des intelligences artificielles de dialogue, comme ChatGPT, nous pourrions bientôt douter de toute l’information reçue dans nos emails, sur Wikipédia ou sur nos moteurs de recherche. L’informatique était censée faciliter nos interactions ; l’intelligence artificielle pourrait bien détruire la confiance en Internet et sérieusement compliquer nos communications. » (p.8)
« Nous déléguons de plus en plus de fonctions aux machines. (…) Sans contact humain à terme, nous sommes en train de créer une dépendance totale au digital pour les soins et les services sociaux de base. (…) (H)appé par le numérique, la relation à notre milieu s’exerce désormais via des écrans. » (p.9&10)

La robustesse : passer du « toujours plus » au « moins mais mieux »
« La révolution à venir est bien plus profonde d’une réforme fiscale : il va falloir embarquer tous les citoyens dans un monde contraire : basculer du “toujours plus” vers “moins mais mieux”. » (p.15)
« Dans un monde turbulent, il nous faudra basculer de l’adaptation vers l’adaptabilité. (…) c’est-à-dire profiter du jeu dans les rouages pour augmenter les marges de manœuvre, créer de nombreux liens et finalement nourrir la diversité des solutions afin de faire face à un monde imprévisible. » (p.17)
« Nous quittons l’époque de l’optimisation dominante construite sur la pauvreté des interactions, pour entrer dans la société de la robustesse fondée sur la richesse et la diversité des liens. » (p.25)
« Dans le monde de la performance, on va trop vite vers la solution sans remettre en cause la pertinence des questions. (…) Au contraire, l’acte de parler est essentiel pour se penser, la verbalisation laissant échapper des vérités ou des intuitions qui, sinon, resteraient diffuses, enfouies, refoulées ou encore biaisées par des clichés ou des automatismes. Parler pour parler a donc un rôle essentiel : réorganiser ses pensées. Ce temps perdu, cette contre-performance, devient un prérequis indispensable avant de décider dans le monde de la robustesse. » (p.26)
Être robuste : travailler moins, coopérer plus !
« Le basculement vers la robustesse questionne une valeur centrale de notre temps d’activité éveillé : le travail. Dans le monde de la performance, le travail est soumis à l’injonction de gain de productivité. (…) Au lieu de profiter des gains de productivité, nous sommes incités à “travailler plus pour gagner plus”. (…) Dans le monde de la robustesse, il ne s’agit plus de travailler plus pour gagner plus ; il faut surtout travailler moins pour vivre mieux. » (p.37&38)
« Pour qu’un projet soit réellement robuste, il doit nécessairement alimenter la santé humaine (mentale et physique), la santé sociale et la santé des milieux naturels, sans exception. » (p.40)
« Dans un monde instable et en pénurie de ressources, il faut surtout alimenter la densité des interactions avec ses partenaires, humains et non-humains, au présent. (…) Basculer des extractions aux interactions, c’est basculer du temps vers l’espace. Presque un hommage au célèbre proverbe africain : “Seul on va vite [le temps], mais ensemble on va loin [l’espace].” » (p. 42&43)
« La robustesse implique de mettre en avant la valeur des rencontres, de l’éducation et de la culture, les trois vaisseaux de la transmission. » (p.44)
« Dans le monde de la robustesse, l”école est principalement un lieu de formation à la coopération. C’est bien la densité et la richesse des interactions entre élèves d’abord, mais aussi entre professeurs et élèves qui permettent aux enfants d’apprendre les “soft skills” du travail en équipe. C’est aussi une école de la robustesse des savoirs, car l’enseignement n’est plus uniquement descendant. Au contraire, ce sont d’abord les élèves qui cherchent eux-mêmes l’information. » (p.45)
Les principes de la robustesse et les liens avec la communication minimaliste
Pour conclure, voici les caractéristiques nécessaires pour construire un processus ou une organisation robuste :
- de l’hétérogénéité
- des processus aléatoires
- des redondances
- des incohérences
- des aléas
- du gâchis
- des délais et de la lenteur
Et la communication dans tout ça ? Communication minimaliste et communication robuste ont en effet plusieurs points communs
Je tire de cet essai d’Olivier Hamant 6 pistes d’action pour communiquer moins et mieux :
- prendre le temps, communiquer en profondeur et lentement (pour ne pas nourrir la sur-communication et la sur-consommation)
- miser sur plusieurs canaux (pour ne pas dépendre d’une seule plateforme)
- accepter les délais, les aléas et les contradictions : la communication se construit sur le long terme et non pour faire le buzz
- miser sur la coopération et viser la création de liens
- éviter la suroptimisation
- se détacher des indicateurs et en particulier des « vanity metrics » (ces chiffres qui font plaisir mais ne mesurent pas vraiment une communication pertinente)

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